Joker (Film, 2019)

Il est des métrages marquants, certes, percutants, cela s’entend, admirables, sans aucun doute, mais il en est aussi des absolument haletants, des furieusement angoissants, ce genre de films qui te retournent la tête, le cœur et l’esprit sans une once d’hésitation ou de délicatesse. Joker, de Todd Phillips est de ceux-là. Alors ici et maintenant, en cette journée d’Halloween on ne peut plus appropriée, plongeons dans la folie d’Arthur Fleks, pour une analyse et un retour sur la double prouesse réalisée par cette nouvelle œuvre du septième art. Si vous voulez bien me suivre…

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Quel choc. Quelle grandeur. Bon dieu, que ça fait du bien. Et en même temps beaucoup de mal. L’ambivalence, le tiraillement, le morcellement; voilà bien vers quoi nous emmène ce métrage. En préambule, je tiens simplement à dire que cette œuvre n’est en aucun cas réservée exclusivement aux adeptes du lore (ensemble d’un univers de fiction) Batman. Bien au contraire. En vérité, si vous avez ne serait-ce qu’un peu d’intérêt dans les questions sociales, sociétales, psychopathologiques mais aussi plus largement de l’intérêt pour le bon cinéma, allez dès maintenant, si ce n’est pas déjà fait, voir ce film. Vous vous en serez reconnaissant, grandement troublé, mais reconnaissant. Car c’est du grand Art. Et le grand Art peut toucher un peu près tout le monde.

Le pari n’était pourtant pas gagné, car il était multiple, telle une véritable partie de poker: faire une origin story sur un personnage dont toute l’identité ne repose que sur un symbole et donc une absence même d’identité, faire de ce personnage celui au centre même du film, un « héros » d’une certaine manière alors qu’il a toujours été présenté comme un antagoniste face à une autre figure elle aussi très forte… Mais c’était aussi venir proposer une toute autre interprétation du Joker alors qu’au moins deux autres auparavant ont convaincus une majorité de personnes (Nicholson et Ledger, on parle presque d’unanimité pour le second), et j’en passe! Ajoutez à cela l’annonce d’une tête d’affiche certes très prometteuse mais peu citée dans la pré-production et qui ne partait pas favori pour beaucoup de gens (Joaquin Pheonix), la présentation d’un projet plus noir, intimiste et à tendance « film d’auteur », loin des confrontations classiques avec un Batman iconique, puis terminez le tout en mettant à la réalisation un adepte de créations comiques blockbusters (Todd Phillips) dont le public visé est habituellement des adolescents (Saga Very Bad Trip). Vous aurez alors assez de réticences de la part du public pour un joli bashing avant même la sortie de la première bande-annonce.

Lorsqu’on dispute une partie de poker, on retire toujours les cartes Joker, n’est-ce pas? Mais que se passerait-il si on venait à laisser malgré tout ne serait-ce qu’un seul de ces Joker? Eh bien le jeu devient faussé, les combinaisons changées, bref, les cartes sont redistribuées, les règles bouleversées. C’est exactement ce que ce film veut nous proposer.

Et pour cause, dès le premier examen de cette bande-annonce, je sentais, pour ma part, déjà comme un vent d’epicness dans l’air. Attention, je ne vous parle pas de l’épique grandiloquent ou tape à l’œil, ni d’effets spéciaux incroyables ou de scènes de combat trépidentes. Non, je parle de l‘epicness profond. La captation d’une essence, l’essence d’un personnage sans doute devenu plus culte encore que le héros dont il est le bad guy. La définition même de ce qu’est le Joker, ni plus ni moins. Et pour ça, il fallait certaines choses bien précises, des éléments clés, uniques, que ce métrage a pu rassembler avec brio, sans pareil dans son genre. Revenons en aux fondamentaux, voulez-vous? Un acteur, une réalisation, un compositeur, une histoire. Ces points si basiques mais capitaux au sein d’un film ont été transcendés par la performance de/du Joker.

Un grand acteur, car pour moi, Joaquin Phoenix est certainement l’interprétation du Joker la plus puissante, la plus hantée, la plus habitée qui soit. La première prouesse du film. Les efforts du comédien pour en arriver à un tel niveau ne sont pas sans rappeler ceux de Heth Ledger pour ce même rôle cultissime. Mais il y a quelque chose en plus, de presque insondable. En fait, Phoenix est le Joker. La transformation est complète: d’un amaigrissement extrême, jusqu’à la longueur de cheveux idéale, de l’incroyable travail sur le corporel tantôt déconstruit tantôt chorégraphié avec détails jusqu’au rire malade et inimitable. Ce dernier point est d’ailleurs une véritable trouvaille, propre au film: faire du rire culte de Joker un véritable symptôme psychopathologique vécu comme une souffrance et un handicap lorsque celui-ci éclate dans des situations d’angoisse. Encore un coup de génie de la part de l’œuvre qui donnera lieu à des moments de malaise particulièrement marquants lorsque nous spectateurs et commun des mortels ne rions presque jamais en même temps que lui. Du reste, certains éléments naturellement présents chez l’acteur comme son long nez légèrement crochu, sa voix à la tessiture potentiellement si aiguë, se cassant dans ses accès émotifs, sont autant de choses appartenant à Joaquin lui même qui se fondent à la perfection dans le rôle. Vous savez, ce genre de choses que nous n’avions parfois même pas remarqué en d’autres occasions (l’homme qui a joué Theodor de Her, vraiment?!). Lui et le Joker ne font qu’un, pendant plus de deux heures. Et ça, on ne l’avait jamais vraiment vu. Tout simplement parce qu’aucune œuvre (pourtant nombreuses) traitant de ce personnage n’ont pu donner autant de place, autant d’opportunités au Joker de crever aussi bien nos écrans, en même temps que de fendre nos propres cœurs. Tout est d’une justesse troublante, du mal-être intérieur explosant au fil des minutes aux rares moments de joie passagère, éphémère, qui, lorsqu’ils retombent, nous font dégringoler, en même temps qu’Arthur, encore plus profondément dans ce gouffre de folie. Citons également les risques pris par l’acteur qui réalise lui-même ses cascades, notamment une scène où il est littéralement renversé par un taxi de Gotham, sans parler des nombreuses séquences où il prend ses jambes à son coup, trébuchant  en courant a tout allure en chaussures de clown ou de numéro de claquettes. Un investissement presque irréel qui rend la paroi entre notre monde et celui de la fiction encore plus fine et fragile que jamais. Le personnage, pourtant glaçant dans son essence, est alors plus humain, presque palpable, ce qui renforcera diablement notre incompréhensible empathie pour lui. Tout cela, nous le devons à Monsieur Phœnix, alors, merci. Veuillez apporter l’Oscar.

Une certaine réalisation, car il s’agit là d’une autre prouesse, plus que remarquable. La seconde plus grande de ce film. Une prouesse que beaucoup pensait impossible de la part d’un cinéaste tel que Todd Phillips. Mettre les gens dans des cases, les limiter à ce qu’ils ont fait, à ce qu’on pense qu’ils sont, voilà autre chose que le film dénonce justement. Eh bien ce fut le cas pour Todd Phillips. S’il nous avait fait passer de bons moments de poilade dans ses Very Bad Trip, le masque de clown est ici tombé: Philips est un grand réalisateur. Caméra plus mobile que jamais qui retranscrit un travail sur le corps à couper le souffle (cf la scène d’expiation de la salle de bain), direction d’acteurs (De Niro, parfait casting!…) sans fausses notes pour une justesse globale irréprochable, mise en scène parfois dantesque parfois réaliste et ô combien iconique. Il n’y a qu’à citer la pénultième scène, bijou de cinéma et hommage à la carrière entière du Joker en tant que personnage de fiction, j’en ai encore des frissons et le sang glacé. Tout y est. Une consécration ultime. La composition des plans aussi, donner du sens à des vides dans le décor et dans le cadre, créer des scissions visuelles pertinentes et adaptées, bien loin des sentiers battus. Je pourrais citer de nombreux autres éléments tous très parlants pour retranscrire le génie égrainé tout au long du film. Et de fait, même à la deuxième séance, la découverte de tous les éclats de ce joyau n’en est que plus intense. Preuve encore de la richesse qui se dégage de l’œuvre et du travail de Philips.

Et puis aussi, un compositeur de talent car pour moi, tout grand film se doit de venir avec un matériel inédit, fruit de l’instant d’une collaboration, d’un moment de grâce dans l’association d’images monumentales et de mélodies colossales. L’apport exceptionnel d’Hildur Guðnadóttir à la composition de ces quelques pièces maîtresses emmenées par un violoncelle plus grave et torturé que nul part ailleurs ont terminé de faire de Joker un grand film. Des thèmes lancinants, entêtants, angoissants, non sans rappeler la viole de gambe de Jordi Savall au son de désespoir présente tout au long du classique Tous les Matins du Monde (1991). Je ressens parfois une vague à la Gone Girl (Bande son par Trent Raznor & Atticus Ross, 2014), sur des sons plus ambiant à l’atmosphère très glauque. Mais la bande originale ne s’arrête pas là. Des ses percussions sauvages à ses orchestrations mythiques, elle nous retourne comme une crèpe en même temps que le film. Non contente d’installer un malaise profond quasi-permanent, elle nous propose aussi certaines envolées lyriques, ou encore des sons d’ambiance typiques des films d’angoisse, faisant voir une large palette sonore propre aux instruments à corde. À ces notes endiablées ne manquait plus qu’un thème incontournable, il fut matérialisé dans la pièce Call me Joker, qui concentre à elle seule tout le génie de la composition d’Hildur. On sent les subtiles influences du travail de Hans Zimmer (The Dark Knight, 2008), Nick Arundel & Ron Fish (Batman Arkham City, 2011) mais aussi de Danny Elfman (Batman, 1989) sur ce morceau final qui donnera toute son âme à la séquence la plus culte de l’histoire du Joker, tous supports confondus (oui, je l’affirme). Au-delà de l’inspiration qu’a pu lui donner ses pairs, Monsieur Guðnadóttir se dépasse pour nous offrir une mélodie originale incroyable qui rentre pour moi dans le panthéon du grand cinéma. Alors, à vous aussi, chapeau bas.

Enfin, une histoire. Oui, une grande histoire. Comment dépeindre les origines d’un personnage sans nom ni passé et dont l’identité même dépend de cette absence d’identité? Ce film a trouvé la réponse, et il en a bluffé plus d’un avec ça. Construire pour déconstruire, faire croire pour tromper, nous amener quelque part où il n’y a rien. Tous ces subterfuges pour nous mener en bateau tout au long du métrage sont d’une efficacité troublante. Ces sous-intrigues et ces fausses pistes qui nous montrent qu’au final, Joker n’est personne; il est intouchable, inatteignable. Comme de la fumée, de la fumée verte au gaz hilarant. Non, ce film et l’histoire qu’il raconte ne détruit rien de l’héritage Joker, il l’a juste renforcé, comme jamais. Il lui a donné un corps plutôt qu’un nom, une consistance plutôt que des excuses. Sans concessions, Todd Phillips, Joaquin Phoenix et tout l’équipe de ce métrage nous ont donné ce que nous attendions, depuis bien longtemps maintenant.

« You get what you f*****g deserve! »

Oui, le film est politique car tout au monde, est politique. Son personnage principale martèle qu’il est apolitique car sa seule politique est le chaos, l’abandon des règles et des mœurs. Car il est le Joker. Oui ce film est violent, psychologiquement, parfois graphiquement, et non ce n’est pas pour les enfants, car c’est le Joker. Oui enfin, ce film nous fait avoir pitié, voire même développe notre empathie pour un tueur au sang froid, car c’est le Joker! Il nous fait voir une humanité qu’on pensait impossible chez une personne aussi meurtrie. Eh bien tout cela c’est ce que j’attends d’une grande œuvre, de me secouer jusqu’aux tripes. Même à la deuxième séance, je finis sans savoir si je pleure ou jubile, si je suis bouleversé ou contenté. Mais une chose est sûre: je suis lessivé, car je me suis pris une grande claque, qui était très bien visée.

Dites moi maintenant ce que ce film n’a pas compris du personnage.

Note globale: 5/5.

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