Ave, César ! (Film, 2016)

Après être allé voir Deadpool : Le Film, fort sympathique au demeurant, je n’arrivais à me focaliser que sur un seul point, à savoir comment le personnage brise constamment le quatrième mur et ce sur de multiples plans, et comment le film dans son économie globale propose une approche métatextuelle/visuelle de lui-même. Je ne reviendrai pas sur ce premier aspect par ailleurs déjà abordé, notamment par ComiXrayS (ou par Nicolas Turcev, rapporté à l’univers vidéo-ludique) mais une question continuait de me tarauder : qu’est-ce que cette pratique et cette esthétique (pratique qui semble se développer dernièrement ; The Big Short brisait déjà ce fameux quatrième mur en s’adressant au spectateur et en prenant en compte de ses éventuelles lacunes en finance) disent du cinéma ?

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Quant à Ave, César !, dernier film de Joel et Ethan Coen, certes il n’use pas des mêmes procédés susnommés mais invite tout autant à la réflexion sur le médium qu’est le cinéma. Derrière son côté loufoque et son humour quelque peu absurde par moment, il n’est pas sans rappeler La Classe américaine : Le Grand Détournement de Michel Hazanavicius et Dominique Mézerette. Car bien sûr, Ave, César ! est déjà hautement référencé tant dans ses esthétiques visuelles que dans sa narration, rendant ainsi un bel hommage au septième art. Pour ne citer que quelques exemples, des genres comme le péplum, le film noir, le western, le film d’espionnage ou la comédie musicale sont convoqués à travers des personnages archétypaux qui font alors sens.

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Baird Whitlock (George Clooney)

Mais, Ave, César ! est également une réflexion sur l’industrie du cinéma et ses dérives puisque l’on suit une journée de la vie d’Eddie Mannix, fixer en charge des studios Capitol Pictures, que cherche à débaucher M. Cuddahy pour la compagnie d’aviation Lockheed.  Le tout se passe dans les années 50, au début du maccarthysme, rappelant l’une des phases sombres de l’histoire du cinéma où la Commission sur les activités antiaméricaines (HUAC) faisait la chasse aux communistes dans une guerre idéologique au sein même des studios américains. Les fameux Dix d’Hollywood (producteurs, scénaristes et réalisateurs) seront ainsi convoqués devant la commission en 1947. Dans ce contexte, c’est l’enlèvement de Baird Whitlock, vedette du film « Ave, César : une histoire du Christ », par un groupe d’activistes communistes du milieu cinématographique, qui crée le ressort narratif et prétexte de l’action.

Car oui, Ave, César ! est le film où l’on regarde  « Ave, César : une histoire du Christ » être tourné et où, même, allant plus loin dans la mise en abîme, on le regarde en train d’être regardé par d’autres spectateurs, ceci étant explicitement mis en scène à travers le reliquat d’une salle de projection. C’est ainsi que, à l’image d’un palimpseste (parchemin où chaque écriture, grattée, fait place à une nouvelle), se superposent différents niveaux de réalités, tous s’entremêlant. En effet, les personnages-acteurs collent tellement à leurs personnages fictifs et filmiques que leur identité en semble troublée. C’est le cas pour Hodie Doyle, à qui son rôle de justicier de western est chevillé au corps, l’empêchant d’être convaincant dans tout autre rôle, mais c’est aussi le cas pour Burt Gurney qui ne se défait pas de ses mimiques scéniques. De plus, les identités visuelles se dédoublent, notamment lorsque Hodie mène l’enquête afin de retrouver Baird, devenant alors l’archétype du « privé » de film noir, rôle que l’on pensait dévolu à Eddie jusque-là. Par ailleurs, il est clairement fait référence à la réalité des spectateurs que nous sommes, les « intrigues » mises à jour durant le film ne devant pas pouvoir être révélées avant 2015. Cette référence au présent de la projection (ou aux connaissances propres aux spectateurs) apparaît aussi de manière plus subtile avec quelques références à un certain « Gable » de la MGM ; mais ce surtout avec le « comité » des scénaristes communistes oubliés de l’industrie du cinéma qui sont en fait joué par des acteurs dont on connaît bien la bobine mais dont on oublie trop facilement le nom (citons quand même, à titre d’exemples, Patrick Fischler, David Krumholtz, Fisher Stevens ou Alex Karpovsky) …

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Baird Whitlock et les scénaristes laissés pour compte d’Hollywood

Ainsi, à travers ces multiples entrelacs et niveaux de lecture semble émerger une question : de quoi le cinéma est-il le reflet ? Cette interrogation pourrait être matérialisée par une scène du dernier western de Hodie, Lazy Ol’ Moon. Alors que Curly s’adresse à la lune, qu’il juge responsable de son comportement, c’est en fait à son image qu’il parle, un simple reflet à la surface de l’eau. Cela n’est pas sans rappeler l’Allégorie de la Caverne de Platon où des hommes enchaînés dans une caverne souterraine et tournant le dos à l’entrée de celle-ci ne connaissent comme réalité que leurs propres ombres et celles d’objets extérieurs (ombres projetées par le feu et le soleil qui se trouvent hors de la caverne). Leur réalité ne se compose donc en fait que d’images qui sont autant d’illusions et l’allégorie a pour but de démontrer la difficile accession de l’homme à la réalité des choses. Or, le cinéma n’est-il pas la plus belle des illusions ? C’est cette réflexion qui semble donc fournir au film son véritable propos.

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Baird a prises avec son texte

De plus, alors que le film met en avant le « mal-jouer » et la difficulté à jouer juste de ses stars, la seule tirade de Baird qui convainc et provoque une émotion sur le plateau tombe à l’eau parce qu’il oublie son texte. Et plus précisément, c’est le mot « faith » qui passe à la trappe… De là à dire que le cinéma manque de foi ? Or, c’est une question qui taraude tout le film, puisque « Ave, César ! : une histoire du Christ » est en fait un biopic sur le Christ, raconté du point de vue d’un tribu romain, Autolochus Antonius (joué par Baird Whitman justement), afin d’éviter tout iconoclasme lié à une possible représentation de Dieu ; là encore une réflexion sur le statut de l’image. Par ailleurs, la scène d’ouverture du film se déroule dans une église et dévoile un Christ en croix et l’on retrouve Eddie au confessionnal à de nombreuses reprises. Cette curieuse marotte du personnage convoque certes un ressort comique, mais elle prend surtout son sens à la toute fin du film. C’est alors qu’Eddie, qui rappelons-le mène à la baguette le studio pour le compte de Schenk, fait part au prêtre de ce qui le tracasse vraiment : doit-il arrêter ce qu’il fait, qui lui est franchement pénible parfois mais lui semble juste, ou choisir la voie de la facilité et accepter l’offre de Cuddahy ?

Et la réponse à cette question apportée par les frères Coen est qu’il faut choisir ce qui est juste. Mais, peut-être peut-on également y lire une profession de foi dans le rôle du cinéma, ce qu’il est et, a la possibilité d’être.

 

Polithe

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