Vers l’autre rive – Kishibe no tabi (Film, 2015)

Vers_l_autre_rive La dernière fois que je vous écrivais, j’évoquais la difficulté qu’il y avait à extraire, au sein du raz-de-marée médiatique et culturel, ce que Rabelais appelait la substantifique moelle. Vous savez ce jus précieux, intense et délicieux que l’on arrache à un fruit d’apparence repoussante. La profusion de productions ajoutée au tri systématique et arbitraire – que le grand public ou les médias appliquent quasi systématiquement – rendent d’autant plus difficile le repérage des nouveaux chefs-d’œuvre cinématographiques. Et si certains de ces joyaux n’étaient pas soutenus par une nouvelle vague de studio et de distributeurs avides de sang neuf et de diversité, à leur tour relayés par des cinémas aux goûts enlevés, ils ne dépasseraient bien souvent jamais les frontières de leur pays d’origine.

Kishibe no tabi, adaptation du livre éponyme signé Kazumi Yumoto, est un de ces saphirs aux couleurs naturelles et bleutées que l’océan aurait pu noyer. Mais c’était sans compter l’intervention judicieuse et merveilleuse de la sélection officielle du Festival de Cannes et de son prix « Un certain regard » allant pêcher certaines de ces perles immergées jusqu’aux confins de lointaines contrées.

En remportant ce « Prix de la mise en scène – Un certain regard » sur le territoire français en mai dernier, Kiyoshi Kurosawa a prouvé que le cinéma japonais pouvait une fois encore toucher la sensibilité de notre pays et que les cultures japonaises et françaises pouvaient à leur tour former un ensemble propice, radieux, resserrant par là-même les liens qui les unissent, telle une fleur délicate émanant de leurs vœux.

Synopsis

Au cœur du Japon, Yusuke convie sa compagne Mizuki à un périple à travers les villages et les rizières. À la rencontre de ceux qu’il a croisés sur sa route depuis ces trois dernières années, depuis ce moment où il s’est noyé en mer, depuis ce jour où il est mort. Pourquoi être revenu ?

Difficile, très difficile de parler de ce film sans évoquer la manière dont on le ressent. Car c’est d’abord un film qui se ressent. D’ailleurs, il se présente comme tel dès son apparition sur l’écran: la scène d’introduction, dénuée de toute explication, pointe le projecteur sur cette femme morose et solitaire, avec sa caméra filtrée de manière terne, aux saturations de couleurs quasi inexistantes. Dès cet incipit, impossible de rentrer dans cette histoire si on se cantonne à la notion de compréhension, impossible de se passionner pour ces plans fixes et ce quotidien monotone si on ne se laisse pas envahir par nos propres sentiments, si on ne projette pas notre propre personne en cette femme, si seule et si forte à la fois. Cette mise en place réaliste, cette mise en scène simpliste, ces images très fixes; ce n’est plus tant du cinéma que de la réalité. Par ce premier jet profond et vide à la fois, Kurosawa nous donne à voir la vie. Tout simplement. La vie telle qu’une femme la traverserait, meurtrie par la perte et l’isolation, au milieu d’un paysage et d’un environnement urbain aseptisé et dénué de chaleur. Pourtant, c’est elle, Mizuki, qui est vivante, c’est elle qui est restée, tandis que lui, Yusuke, est parti, parti depuis trois ans maintenant. Sa mort reste un profond mystère, et elle semblait ne pas y croire, l’ayant cherché à travers le pays jusqu’à devoir se résigner.

Mais lorsque ce dernier surgit de nul part dans son appartement, aucun étonnement ne se lie sur le visage de cette femme éprouvée par le temps. « Te voilà. » En chair et en os? Difficile à dire: Yusuke n’a rien d’un fantôme tel qu’on se le représente, il arbore un léger sourire, parle et respire, se dressant de toute sa hauteur et de toute sa stature, vêtu d’un grand imperméable orange. Une telle couleur n’a, du reste, rien d’anodin: les associations asiatiques autour de celles-ci abordent les notions de créativité, de dynamisme; aux antipodes de la mort. Mais c’est également la couleur du renoncement, dans laquelle les bouddhistes se drapent. Et c’est cette seconde signification qui prendra tout son sens au fur et à mesure que se déroule la destinée des deux amants.

Yusuke (Tabanodu Asano) & Mizuki (Eri Fukatsu)

Car c’est une romance qui donne vie à ce film sur la mort et le deuil, une romance dans sa globalité, avec ses hauts, ses bas, ses joies et ses peines. Après toutes ses années de solitude, Mizuki est invité à parcourir le Japon profond en compagnie de son mari défunt. « Est-ce que les gens savent pour toi? » apparemment non, enfants, personnes âgées, entreprises familiales ont tour à tour accueilli et aimé Yusuke à leur manière, tandis qu’il était déjà mort. Une existence de trépas plus vraie, plus humaine; plus authentique au fond que la subsistance qu’il a déjà quitté. Au cours de leur périple, ils ne rencontreront pas que des vivants, et c’est là que le génie de Kurosawa tend à inverser plus d’une fois les rôles. Qui est véritablement vivant finalement, lorsque les morts respirent le même oxygène, parlent la même langue et surpassent d’émotion et authenticité, ceux qui sont encore là?

Que de défis pour ce pilier du cinéma japonais, lui qui se complaisait à présenter l’angoisse et l’étrange au sein de films tantôt horrifiques, tantôt diablement dérangeants. Comment dépeindre justement cet amour complexe qui subsiste malgré une fin imminente, sans tomber dans le mélodrame? Comment faire judicieusement voyager le spectateur – à la manière d’un road-movie – à travers ce petit pays en l’espace de deux heures? Comment enfin, traiter de la mort de manière novatrice sans jamais rappeler les fantômes de son passé? Vers l’autre rive est la réponse à toutes ces questions, et à bien d’autres encore.

Contempler, revivre, apprécier, admirer. Voilà ce à quoi appelle ce nouveau chef-d’œuvre japonais avec toute la modestie dont il est capable. Sobre, minimaliste, il se passe de tout genre d’effets spéciaux, les morts apparaissent et disparaissent à l’aide de simple coupures dignes des premiers âges du cinéma, accompagnées de banals changements de luminosité. L’effet est simplement humain, les acteurs crèvent l’écran de justesse et de réalisme car ils habitent leurs personnages tantôt au travers des tâches quotidiennes, tantôt par le biais de discussions à cœur ouvert, où le script disparaît derrière l’émotion qui gravite autour d’eux et bientôt autour de nous. Le modèle hollywoodien est ici aussi loin que le pays dont il provient. Le thème musical, signé Naoko Êto et Yoshihide Ôtomo fascine par sa grandeur et n’intervient qu’aux moments les plus intenses, poussant la beauté du film jusqu’à son paroxysme. Le reste du temps, la bande son reste aussi soignée que discrète et succède à de nombreux silences tout aussi magistraux. Il en ressort une impression de réel d’autant plus prenante, où certains moments de la vie sont simplement vides, vides de son, vides de mouvement, mais pas insensés pour autant. Lorsqu’on voit Yusuke donner des cours de sciences générales à des villageois de rase campagne, il revient à la création de l’univers et la résume par ces mots: « Le vide est à la base de tout. » ; ce n’est que le reflet de l’art de ce cinéma, fait de tout et de rien à la fois.

Mais, par-delà le vide, c’est aussi le bonheur d’exister: « Je suis si heureux d’être né », voilà les paroles d’un homme pour qui la vie est derrière lui, et qui retient de sa mort le seul fait qu’il ait existé. La vie est aussi semée d’embuche: les questions cruciales de la vie conjugale, de l’adultère, de la sexualité, des croyances, des mythes et des légendes sont tour à tour évoquées avec subtilité. On voit ainsi passer les générations et leurs problématiques respectives, toutes ces scènes incroyables nous donnant à voir l’être humain dans sa globalité, depuis le moment où il est naît jusqu’à celui où il est temps pour lui de passer de l’autre côté.

Kishibe no tabi, ou la révélation d’un genre cinématographique qui transcende les genres tout autant que les gens. Une adaptation au caractère résolument ingénieux, dont les quelques longueurs à l’aspect contemplatif ne devraient pas refroidir les curieux ou les passionnés. Un film à aimer sans retenue; à la vie, à la mort.

Note globale: 5/5.

Ben’

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