Much Loved (Film, 2015)

Much loved

Ce film est un film essentiel par son courage, par son inventivité et par le sujet qu’il traite avec respect mais aussi avec justesse et équilibre.

Il n’est certes pas parfait, il peut sembler s’essouffler sur la fin et avoir du mal à conclure et il n’est pas exempt peut être de défauts mais il n’a certainement pas les tares que ses détracteurs veulent lui attribuer.

Synopsis

Marrakech, aujourd’hui. Noha, Randa, Soukaina et Hlima vivent d’amours tarifées. Ce sont des prostituées, des objets de désir. Vivantes et complices, dignes et émancipées, elles surmontent au quotidien la violence d’une société qui les utilise tout en les condamnant….

La frustration comme source de toutes les violences

Non ce film n’a pas les défauts que ses détracteurs veulent lui attribuer. La polémique violente et la censure dont il a été victime dans son propre pays le Maroc ne sont finalement que la démonstration dans la réalité de ce que le film nous donne à voir (notamment dans la scène la plus violente qui débute par des serments d’amour et se termine par des coups rageurs) : forcer un homme (ou un pays) à regarder en face ses contradictions et ses frustrations expose à devenir l’objet de toutes les vindictes, les menaces et les violences.
Les prostituées sont des personnages tragiques, parce qu’elles sont conscientes de leur rôle de catalyseur des frustrations de la société, « alors quen retour, elle ne reçoivent que mépris, jugement et humiliation« , souligne le réalisateur Nabil Ayouch.
« Je m’attendais à ce qu’il y ait un débat autour d’une problématique réelle qui touche des familles entières et autour de la femme dans la société marocaine, mais pas à une telle dureté« , confiait-il au Figaro.
D’après Libération, Nabil Ayouch ne sort plus sans protection policière et l’actrice principale, Loubna Abidar, a reçu des menaces de mort après la diffusion de son adresse sur la Toile.

Et pourtant ce film n’est pas une charge contre la religion, les valeurs morales ni même contre le Royaume du Maroc
En premier lieu, il n’est en aucun cas anti-religieux ou blasphématoire. Il y a au sein de ce film une des plus belles prières à Dieu que l’on puisse entendre. Celle d’une femme qui ne se veut pas plus que ce qu’elle est et qui accepte d’être jugée pour ce qu’elle est, mais qui s’adresse à son Créateur avec respect. Cette prière est remarquablement transcrite dans les sous-titrages car à chaque mot qui s’adresse à Dieu le traducteur et le sous-titreur ont pris le soin de mettre ostensiblement une majuscule.
Il y a dans cette prière pleine de respect et d’humilité plus de foi religieuse que dans les exactions de ces soi-disant croyants (Européens compris) qui brutalisent les femmes et les enfants (poignante scène d’aveu d’un enfant des rues, prostitué honteux des « visiteurs » Européens), volent les plus faibles ou traitent les humains comme du bétail (les Saoudiens aiment les femmes qui font les chattes à quatre pattes devant eux ou risquent de se noyer en essayant de récupérer un bijou jeté comme un appât au fond de la piscine).

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Ce film n’est pas non plus une charge contre le Maroc. Ces femmes aiment leur pays, elles ne rêvent pas forcément de s’enfuir, elles espèrent juste avoir droit un jour à une « belle » vie. Pour Nabil Ayouch, Marrakech est d’ailleurs un personnage à part entière, à la fois détesté et aimé par les prostituées. Bien sûr le film est une fiction et comporte des parti pris. « Le film est une vraie fiction, que j’assume comme telle, avec des partis pris, notamment en termes de réalisation, d’image, de montage« . Mais ce film ne montre que la réalité de la vie de femmes aussi indispensables à l’équilibre de leur pays que l’eau et les ressources naturelles. Ce film aurait pu être un documentaire. Il s’appuie sur les témoignages et le vécu de plus de 200 prostituées et le réalisateur s’est volontairement entouré d’une équipe majoritairement féminine pour rester au plus près de leur point de vue.

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Quels défauts alors? Juste peut être ceux d’un film naturaliste, mais c’est un choix conscient et assumé: tout n’est pas maîtrisé, tout n’est pas écrit (le réalisateur a laissé beaucoup de liberté notamment pour les dialogues), ce ne sont pas des actrices professionnelles, il peut y avoir des ruptures de rythme.

Justesse et équilibre

Cette approche naturaliste est ce qui donne pourtant au film sa grande justesse et son grand équilibre car il n’hésite pas à reproduire les paradoxes et les excès qu’il donne à voir. La tendresse la plus grande y côtoie, entre les mêmes personnes et dans le même mouvement, la violence la plus primaire. A la joie insouciante d’un fou rire sur une plage succède l’instant d’après la tristesse infinie d’un regard silencieux qui se perd dans les brumes de la mer, frontière dérisoire entre l’enfer et le paradis.

Le paradoxe le plus émouvant est celui de la totale incapacité du personnage principal, cette fille-mère de même pas trente ans, qui ne parvient absolument pas à  exprimer son amour et prendre son fils (qu’elle ne peut élever elle-même) dans ses bras alors que ce petit enfant encore insouciant la couvre maladroitement de baisers. Incapable de sourire ou de l’étreindre tellement elle est déchirée de toutes parts par le terrible rejet qu’elle ressent de sa propre famille « qui, elle, s’occupe de son enfant », la peur de s’attacher à cet être à qui on apprendra demain à mépriser sa mère ou peut être même seulement parce que ce fils est un garçon et qu’il deviendra semblable un jour à ces hommes arrogants et stupides qui vident en elle leur frustration et leur insignifiance.

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Inventivité et vrais choix artistiques

Le film enfin comporte de nombreuses pépites d’inventivité. Une de celles qui m’a le plus impressionné est une idée remarquable combinant son et image.
Dans l’espace de temps où le groupe des prostituées passe du monde du luxe et de l’argent au monde de la misère et du dénuement, nous les suivons dans le taxi (en fait la voiture de leur protecteur, seul homme de ce gynécée, discret et serviable) qui les transporte comme au travers d’un tunnel sous la mer. Les images sont floues et défilent comme derrière un masque en apnée et les sons sont assourdis comme si nous étions sous l’eau. Cela renforce de façon quasi sensitive l’incroyable fossé qui sépare ces deux mondes comme deux réalités que seuls les êtres surhumains qu’elles sont arrivent à joindre.
Surhumain (Nabil Ayouch dit: Ces filles sont des guerrières, des amazones des temps modernes) il faut l’être pour endurer ce qu’elles endurent et y retourner quand même. C’est d’ailleurs la dernière phrase de ce film superbe « Dis, on est vraiment obligées d’y aller à la soirée du 28? ». Oui obligées on se dit car sans elles, tout ce monde arrogant qui se croit fort s’écroulerait dans toute son impuissance à se trouver une raison d’exister.

Elles, elles n’ont pas cette arrogance, elles ont même l’humilité de s’avouer « qu’il vaut mieux ne pas avoir d’enfant que d’être une mauvaise mère ». C’est une leçon que notre humanité devrait méditer.

Une leçon de courage

Ce film est d’un grand courage par le courage même que ces héroïnes anonymes nous assènent en pleine figure à nous autres bien-pensants.

Une leçon de courage de femmes à qui on ne reconnaît pas de droit mais qui pourtant, elles, conservent la force de s’indigner face à l’injustice quoi qu’il leur en coûte. La force d’avoir un rêve et d’oser encore s’indigner alors que nous qui n’avons même plus ce courage là, avons en plus abandonner nos rêves.

Qui donc d’elles ou de nous se sont le plus prostitués finalement?

Nous n’atteindrons jamais la hauteur du courage de ces femmes dont le rôle comme celui de ce film est essentiel mais nous pouvons avoir le courage de le soutenir et soutenir son réalisateur, Nabil Ayouch, en allant le voir.

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Note globale: 4,5/5.

Pascal

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