Selma (Film, 2015)

060744Tandis que le biopic connaît depuis plusieurs années un retour époustouflant sur le devant de la scène, il a tendance à lasser certains, comme s’il s’agissait là d’un genre ne connaissant aucun renouvellement. Pourtant, condamner un tel pan du cinéma par un boycott déraisonné serait une terrible erreur. Certes, le biopic dans ses formes les plus faciles a, de fait, tendance à s’étouffer mais il existe encore quelques long-métrages sachant relever le niveau, parfois d’une manière magistrale.

On s’aperçoit très vite qu’il existe deux formes de biopic: ceux qui se targuent de pouvoir dépeindre la vie d’une personnalité dans sa globalité et ceux qui traitent d’une période ou d’un événement particulier vécu par un personnage de l’histoire ou un contemporain. Pour ce qui est de la première forme, il y a les films qui réussissent avec brio à atteindre leur objectif (Molière, d’Ariane Mnouchkine ou encore Get On Up de Tate Taylon) mais il y a aussi ceux qui restent malheureusement bâclés, aux bonnes intentions avortées de par la mise en scène ou les choix scénaristiques. Pour ce qui est de la seconde forme, il ne s’agit plus de prétendre pouvoir rendre compte de toute la complexité d’un être mais bien de se concentrer sur un instant T, une pierre angulaire dans l’Histoire avec un grand H, un moment incroyable et saisissant, détaillé avec soin dans toutes ses dimensions. Bien sûr, cette manière de tourner un biopic ne reste pas non plus évidente de réussite ou exempte de tout manquement et elle peut être à son tour le théâtre de bon nombre d’échecs (je pense notamment au film homonyme du premier cité, sorte d’invention pauvre et extravagante ne méritant pas un tel titre, signée Laurent Tirard mais aussi à ma petite déception du nom d’Hitchcock, ne rendant pas un hommage correct à un tel personnage, selon mon humble avis).

Synopsis

Selma retrace la lutte historique du Dr Martin Luther King pour garantir le droit de vote à tous les citoyens. Une dangereuse et terrifiante campagne qui s’est achevée par une longue marche, depuis la ville de Selma jusqu’à celle de Montgomery, en Alabama, et qui a conduit le président Jonhson à signer la loi sur le droit de vote en 1965.

Vous l’aurez compris, Selma, de par son simple titre, fait partie de la seconde catégorie et n’a aucune prétention quant au fait de mettre en scène la vie entière et complète de Martin Luther King Jr. Mais c’est parfois justement parce que les intentions sont humbles qu’elles sont valeureuses. Non seulement le film arrive à traiter, de façon talentueuse, d’un événement décisif  de la vie de ce dernier: la marche de Selma à Montgomery défendant le droit de vote effectif et appliqué des citoyens noirs-américains mais, de surcroit, il parvient également à définir Luther King dans ce qu’il a de plus essentiel et primordiale: une détermination sans faille, caractérisée par une sagesse immense quant aux intérêts et à la sécurité de son peuple ainsi qu’une philosophie pacifique mais téméraire allant au-delà de toute prudence pour ce qui est de sa propre sécurité. Le film retrace en vérité le don complet et total de soi émanant d’un homme pour qui la vie prend la tournure d’une lutte sans relâche contre l’injustice et la discrimination et qui pourtant ne témoignera jamais d’aucune haine, tout juste d’une colère, tant justifiée, tant maîtrisée et si bien dosée, se montrant utile mainte et mainte fois, sans perdre le moindre sang-froid.

Aux yeux de certains, cet épisode isolé de l’histoire s’avère être un maigre passage de la vie de Luther King, un combat parmi tant d’autre. Mais il faut comprendre que cette marche est vécue dans le film comme la conclusion, la consécration d’une quête acharnée pour la liberté et l’égalité. De fait, la loi votée supprimant la ségrégation vis à vis des personnes de couleur (ceux qu’on appelle alors les american niggers) s’avère ne pas être respectée dans tous les états d’Amérique, particulièrement ceux du sud, très réputés pour leur haine raciale. La tâche du pasteur (physiquement, psychiquement porté par le brillant David Oyelowo) est alors de convaincre le président du pays Lyndon B. Johnson (justement interprété par Tom Wilkinson) de faire pression sur les dirigeants des grands états de cette région, et spécifiquement l’Alabama, où la barbarie atteint un summum, afin de faire respecter la loi, une fois pour toute. Pour ce faire, Luther King réclame le respect du droit de vote accordé à tous les citoyens, que les noirs d’Amérique avaient gagnés d’office, en même temps que la ségrégation fut abolie. Selon lui (et il le prouve de manière bluffante), ce droit est ce qui débloquera définitivement cette situation de racisme et de discrimination aux États-Unis. Le combat est avant tout politique: d’intenses scènes de face à face entre les deux hommes sus-cité, des discours d’une puissance incroyables aux aspects historiques et des stratégies intelligentes et bien menées prenant en compte les paramètres juridiques, géographiques et religieux. Mais il est aussi très psychologique, à tel point que le récit nous permet de pleinement rentrer dans l’intériorité même du plus jeune prix Nobel de la paix. Le film débute justement sur ce moment mémorable, immortalisant son immense travail mais ne semblant pas représenter à ses yeux, pour son peuple, une véritable réussite. Ce désintéressement pour ses propres intérêts constituera le noyau du film, et il ne cessera de croître.

Cet altruisme déraisonné est peut être là ce qui fait aussi bien la beauté que le drame de Selma, car lorsque le film nous présente des batailles démocratiques, il nous présente aussi le devenir d’un couple, au sein d’un tel contexte. Sans tomber dans de vulgaires scènes de ménage, il nous donne à voir comment la famille d’un homme aussi dévoué à ses idéaux vit le danger d’un assassinat imminent, chaque jour. Et pourtant, un amour sans faille (elle ne se remariera jamais) porte Coretta Scott King, dont l’interprète Carmen Ejogo bouleverse tandis qu’elle subit coups de téléphone sur coups de téléphone lui décrivant la mort atroce de son mari et de ses enfants, par le biais de propos terribles et obscènes. De fait, le danger est une composante omniprésente au sein de l’œuvre, comme s’il était ce qui portait la fougue sans relâche de King. Il est présent à chaque marche que les citoyens noirs-américains entreprennent, il est présent à chaque instant où le pasteur se déplace en public, à découvert et il l’est encore lorsque une simple mère de famille défend son droit de vote à la mairie. Parfois, ce danger se meut en violence réelle, qui elle-même se transforme en agressions, meurtres et assassinats, tels de dramatiques échecs de la cause pacifique. Et parfois, il s’évanouit, laissant place à une nouvelle victoire. On apprécie la présence de plusieurs rôles secondaires, bien retranscrits: je pense à Malcolm X, campé par Nigél Thatch, la famille Jackson et sa tragique histoire (on en retiendra les trois mots martelés par Luther King: Jimmie Lee Jackson) , Lee C. White le conseiller du président (ayant également servit sous le gouvernement Kennedy), incarné par Giovanni Ribisi mais aussi tous les associés de Luther King aux origines et aux desseins riches et variés. On reprochera peut-être quelques longueurs et quelques raccourcis, souvent propre à ce genre picturale. Quant à la bande originale, elle reste discrète mais bien choisie.

Joie et haine cohabitent dans cette fresque intense et soignée, signée de la main d’une femme. Ava DuVernay a prit le partie de conclure son film sur une victoire et non sur la tragédie du meurtre de son héros. La thématique religieuse étant scrupuleusement respectée, la figure de l’orateur américain ne se transforme jamais en martyr pour autant et conserve un caractère complexe et profond. Dénué de tout type de spectaculaire morbide, la trame principale est respectée et bouclée avec grâce. Comme l’héritage du rêve merveilleux fait par Luther King en 1963, le film questionne tout autant qu’il fascine et nous rappelle la chose si précieuse qu’est le droit de vote, qu’on doit aujourd’hui considérer comme un devoir pour lequel trop de sang a dû être versé. Selma se clôt sur une image d’unité et d’optimisme, et, au-delà de toute culture, de toute couleur ou de toute religion, croit encore à la paix et à ses incroyables bienfaits, et nous invite à y croire et à se battre à notre tour. Un combat sans violence, un combat qui unit, un combat pour la vie.

Une œuvre magistrale et bien dosée, nécessaire au sein d’un climat politique et religieux actuel aussi tendu. Note globale: 4,5/5.

Ben’

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