Souvenirs de Marnie (Film, 2014)

132203Depuis l’annonce officielle de la retraite du grand Hayao Miyazaki, l’avenir même des Studios Ghibli, dont il est le co-fondateur, était jusqu’à ce jour encore incertain: beaucoup considérant qu’il fut depuis toujours l’âme unique et maîtresse de toute cette entreprise et que cette dernière mourrait en même temps que lui. Grave erreur; car si Miyazaki a porté ce phénomène magique et poétique qu’est l’aventure Ghibli avec une fougue et une passion sans précédentes, il a aussi permis à de nombreux virtuoses de l’animation japonaise de s’exprimer, à commencer par Isao Takahata (Le Tombeau des Lucioles, Souvenirs goutte à goutte, Mes Voisins les Yamada…), la seconde racine des Studios.

Alors que certains se déclarent amoureux des films Ghibli, d’autres y entendent un amour exclusif pour ceux de Miyazaki. Mais à l’aube d’un nouvel air, il faut savoir dépasser les uniques sentiments de regret ou de déception face au départ du cinéaste tant acclamé. Mieux que ça: il faut savoir apprécier sans concessions ce que d’autres artistes, tout aussi talentueux et originaux, sont prêts à nous offrir. La retraite d’Hayao n’est pas une nouveauté. Depuis plusieurs années, la question était en suspens et tout le monde se donnait le mot: « Qui donc serait capable de succéder au maître? ». Derrière cette interrogation s’en cache une autre, celle de la notion même de succession. En effet, la succession est-elle simplement l’arrivée d’un ou de plusieurs nouveaux cinéastes d’exception au sein du studio ou est-elle la passation du même talent, reproduit à l’identique, par un hypothétique fils spirituel de Miyazaki? Rares sont ceux qui le reconnaîtraient sciemment mais beaucoup des fans inconditionnés de ce dernier rêvent d’une parfaite reproduction de son génie, comme un fantasme de déni d’une telle retraite. Et pourtant, il s’agit d’un studio entier, non d’un seul homme. Un tel fantasme doit être abandonné si on ne veut pas condamner de merveilleuses carrières d’animateurs, de directeurs artistiques mais aussi de réalisateurs. Croire le talent placé en un seul lieu et déifier une personnalité davantage que toutes les autres sont autant de convictions qu’il faut abandonner par amour de la créativité et de l’art lui-même. Il est temps de faire le deuil. Cessons nos supplications, cessons nos lamentations et laissons de nouveaux hommes briller pour leurs propres idées, leur propre originalité, leurs propres films.

Synopsis

L’histoire d’Anna, une jeune fille solitaire, timide et agoraphobe qui a perdu ses parents très jeune et qui vit avec ses parents adoptifs. Lorsque son asthme s’aggrave, sa mère adoptive décide de l’envoyer à la campagne chez des parents : les Oiwa, qui vivent près de la mer au nord d’Hokkaïdo. C’est une belle aventure d’été qui commence pour Anna quand elle découvre une grande demeure construite au cœur des marais, non loin du village. Cette maison inhabitée, appelée « La Maison des Marais » par les habitants, semble avoir quelque chose de familier pour la jeune fille. C’est alors qu’à ce même endroit, elle rencontre une mystérieuse jeune fille : Marnie. À partir de cet instant, une merveilleuse amitié se crée entre elles. Mais cette dernière disparaît du jour au lendemain, forçant Anna à partir à sa recherche et à découvrir sa vraie nature…

Souvenirs de Marnie, écrit et réalisé par Hiromasa Yonebayashi (Arrietty et le petit monde des Chapardeurs) est inspiré d’un livre anglais de Joan G. Robinson, sorti à la fin des années 60. Bien que transposé dans les contrées japonaises, l’histoire, l’esthétique du film et plus particulièrement l’univers du personnage de Marnie sont profondément marqués par l’occidentalisme et la culture anglaise, quelque chose de plutôt inhabituel au sein de la plupart des films du Studio Ghibli, souvent très marqués par les traditions du Japon. Le choix de la musique originale, une ballade anglaise à la guitare, chantée par l’américaine Priscillia Ahn, confirme cette démarcation anglo-saxonne (au grand dam des puristes).

Arrietty ayant d’ores et déjà laissé en moi une forte sensation (elle mériterait un article à son tour), j’attendais beaucoup de Marnie dont la bande-annonce entièrement muette en promettait déjà les prouesses. Alors que j’arrivais à attraper une des séances exceptionnelles (aujourd’hui encore accordées au film) au superbe Studio des Ursulines je m’interrogeais sur la nature même du long-métrage: une amitié proche et ambigüe naissant au milieu d’un cadre féerique, l’absence de figure masculine notable…Le film traiterait-il d’un sujet jusqu’alors resté dans l’ombre chez Ghibli?

Il s’agit d’être clair, Souvenirs de Marnie ne parle pas d’homosexualité, tout au plus elle en frôle la question avec grande subtilité, fidèlement à ce que le Studio a su faire à propos de sujets d’autant plus délicats. En fait, il traite de très nombreuses thématiques, centrales dans la vie humaine, à commencer par celle de l’adolescence et des origines. Anna est une jeune fille perdue et incomprise dépassée par sa propre histoire, cherchant un sens à son existence. Dans le même temps sont amenées des problématiques d’ordre sociale, au sujet de l’adoption notamment mais aussi à propos des générations ainsi que de la famille. C’est là le premier éclat de génie du film: alors que Miyazaki traitait des sujets aussi complexes que ceux de l’équilibre entre nature et culture, terre et humanité au travers de métaphores et de créatures fantastiques, Yonebayashi nous livre ici une réflexion réaliste et terre à terre à propos du transgénérationnel, quelque chose qui n’avait jamais été autant creusé au sein de la franchise. Transparait également la notion d’identité, d’appartenance; les premières phrases du film parlent de cette notion où la vie y est décrite comme un cercle dont on est soit à l’intérieur, soit à l’extérieur. La chanson originale dont je parlais plus haut, Fine On The Outside fait justement référence à cette d’idée d’émancipation, au centre des préoccupations d’Anna, et des préoccupations de tout adolescent en général. Cette dernière se sent vivre à l’extérieur du cercle, et s’y sent bien; ou du moins, le croit-elle.

La féerie revêt une apparence très différente de ce que le studio a pu nous présenter jusqu’ici. À mi-chemin entre le rêve et le souvenir (deux thèmes centraux au sein de la trame principale), le personnage de Marnie est bien le seul mystère de cette aventure, la seule énigme à résoudre. Apparaissant et disparaissant de manière inexplicable aux yeux de l’héroïne, la jolie fillette blonde, archétype de l’enfant bourgeoise britannique délaissée par des parents trop occupé, fascine et intrigue, devenant à elle seule l’entière fantaisie de l’œuvre, comme une figure romanesque obsédante. Alors qu’elle semble appartenir à une époque reculée, à un autre temps, elle soulève l’étrange question du passé et représente ce qu’Anna recherche le plus en ses moments de troubles. Fantasme ou réalité? La suite vous le dira. Toujours est-il que le cinéaste réalise un magnifique tour de force avec une histoire plus proche de nous et de notre propre vécu. Si vous n’avez pas complètement enterré votre adolescence et vos doutes vous serez touchés par cette approche nouvelle et fine mêlant les choses réelles de la vie à la poésie Ghibli.

Les dessins continuent d’être incroyables de beauté et de précision: la même qualité artistique est au service des réalisateurs de la nouvelle vague, certains détails gagnant davantage de réalisme dans un contexte aussi particulier. La bande son, gracieusement offerte par Takatsugu Muramatsu vient vous heurter le cœur avec grâce et justesse, et cela malgré le fait que cela soit sa première entrée dans l’univers du studio. Le montage et la photographie continuent d’être durement menés et cela se ressent. Maintenant que j’ai découvert les secrets d’animation légués par les maîtres du genre, j’ai savouré ce savoir-faire avec encore plus d’émerveillement, les mains expertes de tous ces nouveaux artistes donnant une nouvelle force à la réalisation de ce bijou.

Je sortais, transporté, la larme à l’œil. Cette dernière perle est pour moi allé plus loin, plus haut, plus profond. Le Studio Ghibli a un avenir, l’un des plus beaux qui soit, ne le laissez pas se gâcher par l’ignorance ou un trop plein d’humilité. Laissons cette nouvelle vague déferler, laissons des chefs-d’œuvre comme Souvenirs de Marnie s’émanciper, se détacher de cet amour inconditionnel et destructeur envers Miyazaki et apprécions les pour ce qu’ils sont; eux-même.

Yonebayashi is fine, on the outside. Et quelle merveille…5/5.

Ben’

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