Rencontre avec Richard Frances: Hylé Tapes ou l’expérimentation sonore au sens large

Richard Frances, fondateur de Hylé Tapes.

À l’heure où nous parlons, la production de cassettes audio est en hausse dans plusieurs pays, du jamais vu depuis plus d’une quinzaine d’années. Au même titre que le vinyle, ce format plaît aux nostalgiques et à certains hipsters sans pour autant pouvoir se vanter de posséder le même prestige et la même qualité auditive. Il se trouve qu’en vérité, la cassette audio fut plus une étape transitoire de la technologie vinyle vers la technologie laser qu’une véritable révolution dans le monde du support analogique; et pour cause, seuls les véritables passionnés et autres amoureux du passé lui trouvent encore un attrait particulier. Mais alors, qu’est ce qui expliquerait ce revival (bien moindre que celui du vinyle, je vous le concède) de la fameuse mini k7? On pourrait avancer l’avantage financier: cette dernière coûte peu cher par rapport à son homologue que l’on passe sur le tourne-disque. On pourrait également y ajouter la valeur sentimentale, particulièrement pour ceux dont les années 90 furent le berceau et qui grandirent avec le walkman sous l’oreiller, à se lever la nuit pour changer de face (ça sent le vécu) ou bien encore pour les fans de certains genres dont les meilleurs titres furent avant tout mis en avant par leur sortie cassette (tape is for real hip-hop nigga).

Pour élucider ce mystère pour le moins énigmatique, on s’est rapproché des principaux acteurs au sein de la production de cassettes audio, aujourd’hui en France: les labels indépendants. C’est ainsi qu’on a fait la rencontre de l’incroyable Richard Frances, subtile mélange franco-espagnol, adepte d’expérimentations, d’improvisations et d’inattendu mais aussi directeur du label naissant Hylé Tapes. Entretien exclusif.

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« ὕλη, hylê (« bois, forêt, arbre ») emprunté en latin sous la forme hyle »

Salut Richard! Merci d’avoir pris un temps pour répondre à nos questions. Pourrais-tu un peu nous dire d’où tu viens?

Je suis né à Alicante, en Espagne. De père français et de mère espagnole. J’ai vécu à Barcelone, puis à Paris.

Tu es bilingue du coup?

Oui, j’ai appris les deux langues en même temps. Et j’ai fait toute ma scolarité en Espagne, de la maternelle jusqu’au baccalauréat, dans une école française.

Ce croisement des cultures, tu cherches à le faire ressentir au sein de tes divers projets?

Je ne pense pas…en tout cas, pas de manière consciente. Mais je pense que le fait de grandir entre deux cultures te fait voir les choses d’une autre manière, avec une certaine ouverture d’esprit. D’où le mélange de styles et d’influences dans certains de mes projets.

En parlant de tes projets, peux-tu les introduire un peu? Je connaissais Acid Fountain, JUJU, Hylé Tapes mais j’en vois encore d’autre, c’est impressionnant!

Oui, je joue aussi de la batterie et des synthés dans un projet plutôt psyché/krautrock qui s’appelle The New Reformed Church of Napalm Katia. Je suis compositeur, arrangeur et musicien du projet Adrien Soleiman, et je suis en train d’aider mon ami Julien Lheuillier à préparer le live de Pointe du Lac. Par ailleurs, j’accompagne Owlle depuis plus de trois ans maintenant. Acid Fountain est mon projet solo de musique électronique. Avec ce projet j’ai essayé de faire mien des styles comme la techno et la house. Ces styles n’appartiennent pas à ma culture musicale directe. Je me les suis appropriés afin d’expérimenter et d’aller un peu plus loin en les mélangeant à mes influences psychédéliques.

JUJU est un projet de musique improvisée avec mon ami Adrien Kanter (Trésors, Le Réveil des Tropiques, etc.). Toute la musique enregistrée sur ‘Echo de Gradient’ est improvisée. Et, finalement, j’ai créé mon label de cassettes en début d’année: Hylé Tapes. C’est un projet qui est né de mon envie de créer et publier de la musique rapidement, sans attendre des mois ou des années avant que cela se concrétise. Et ça me permet de faire connaissance avec des musiciens et des projets très intéressants du Monde entier. Le fil conducteur de mon label est l’expérimentation sonore au sens large du terme. Toujours dans une approche « électronique », mais pas uniquement. Prochainement je sortirais un disque de « noise » fait par un saxophoniste qui travaille le son avec plein de pédales d’effets.

Du coup, on peut vraiment parler de « son », au sein de ton label? Toutes formes de sons..

Chaque artiste ayant participé au label a une approche et un « son » très différent. JUJU est un projet de musique improvisée, qui mélange des sonorités électroniques très 90’s, des sons tribaux, l’électronique actuelle et qui est influencé par le free jazz, la musique ambient, le drone, la techno, etc. ‘Essais Haïkustiques’ est le parfait mariage entre spoken-word (pour reprendre le terme anglophone) ou poésie et musique expérimentale: il y a là un vrai travail, voire une certaine « sculpture du son » par UZU. Acid Fountain est passé d’une sorte de techno/house psyché à l’improvisation pure et dure. L’album de TAKAHIRO MUKAI peut être considéré comme de la techno aussi mais très expérimentale et avec un côté très « trance » dans le sens large du terme. Chaque projet a un son très personnel. Les démarches et les concepts derrière ces sons sont très intéressants aussi. Je pense à Philippe Cam, lorsqu’il m’a expliqué les concepts derrière certaines de ses œuvres.

Au final, on a d’un côté ce versant très expérimental et improvisé et de l’autre quelque chose de plus structuré, calculé?

Exactement; ça peut paraître contradictoire mais ce sont là deux versants de la musique électronique que j’adore. La raison et l’intuition…

Et tu as voulu incarner cette ambivalence en créant ce label..

Tout à fait. Ce n’est pas quelque chose de prémédité, mais c’est ainsi. Le vrai moteur de ce label a été, dans un premier temps, l’envie de faire les choses « rapidement », de manière intuitive. Je connais plein de musiciens qui ont enregistré des albums incroyables et qui ne seront jamais édités.

Ce label tu le dédies aussi à ces musiciens, leur donner un axe d’expression indépendant?

Absolument! Et je leur donne la liberté absolue…je n’aime pas me « marier » avec qui que ce soit, musicalement parlant. Et je donne cette liberté aux musiciens avec qui je travaille. On pourrait parler de « collaboration ». Hylé Tapes ne fonctionne pas comme un label classique. Il n’y a pas de contrat. On sort un disque ensemble et ça permet aux musiciens d’avoir un outil promotionnel pour aller vers d’autres labels plus grands, pour trouver des concerts, etc. C’est une vitrine indépendante, vraiment indépendante. Je fais tout tout seul. En reprenant l’esprit DIY du punk et en l’appliquant à la musique qui me plaît.

Le format cassette semble être au centre de tes productions et de tes projets, allant jusqu’à ajouter le mot « Tapes » au nom du label…Pourquoi ce retour à la cassette, cet engouement nostalgique?

Le côté nostalgique est quelque chose d’anecdotique pour moi, mais on ne peut pas le nier non plus. Je suis né en 1981 et la cassette est bien un support de ma génération. Cependant, j’ai choisi ce support en opposition à la musique dématérialisée. Je n’ai rien contre la musique dématérialisée, c’est très pratique. Mais je suis collectionneur de vinyles et l’objet a une certaine importance pour moi. C’est la dimension visuelle, artistique qui m’intéresse. Sur un mp3 tu n’as aucune information, tu ne sais pas qui a enregistré ce disque, où, comment, etc. Et la qualité n’est pas terrible. Tu me diras que la cassette ne sonne pas mieux qu’un mp3…mais je trouve que notre société est obsédée par la perfection. Moi je recherche l’imperfection, l’accident. Par ailleurs, la bande est un élément qui se dégrade avec le temps et j’aime cette dimension là. Une autre raison pour laquelle j’ai choisi la cassette comme support c’est parce que le vinyle est devenu beaucoup trop cher et élitiste (je continue à acheter du vinyle neuf, et d’occasion, mais en ce qui concerne mon label je ne voulais pas devoir attendre des mois pour chaque sortie et dépenser énormément d’argent).

– Tu aurais pu simplement appeler ton projet Hylé, ajouter ce mot t’engages à ne produire que des cassettes, d’une certaine manière…

C’est vrai, mais il se peut qu’il y ait un « Hylé Records » un jour…je sais, ça contredit tout ce que je viens de dire. Mais, dans un premier temps, je voulais travailler dans l’urgence. On verra si j’ai le temps et l’argent pour éditer du vinyle…

– Penses-tu réellement que la cassette puisse revenir d’une manière aussi efficace et marquée que le vinyle? Au point d’être à nouveau produite par les grandes firmes?

Non. Je ne crois pas que cela arrive en France en tout cas. Mais, dans d’autres pays les ventes et la production de cassettes ont augmenté énormément ces derniers temps. Il y a une vraie scène internationale, surtout dans la musique expérimentale, psychédélique, électronique, mais aussi hip-hop, qui existe et qui produit de la cassette. Par ailleurs, je préfère que ça reste quelque chose d’un peu underground. Je ne pense pas que ça soit une bonne chose pour notre planète que les grandes maisons de disques se mettent à produire de la cassette à nouveau. Ce que je vais dire peut paraître bizarre mais tous ces gens qui achètent de la musique très pointue en cassette vont conserver leurs cassettes. Au pire, ils les revendront sur Discogs ou Ebay (un peu comme les collectionneurs de vinyles). Alors que si on se met à nouveau à produire des cassettes en masse (de tout type de musique et donc, pour un public plus large), il y aurait, très certainement, une grande partie qui finirait dans la poubelle, c’est-à-dire, dans la nature. Je ne nous le souhaite pas…

Je constate également un vrai travail de graphisme, tu as des compétences dans ce domaine?

Je suis autodidacte, autant dans le domaine musical que visuel. Mais j’adore créer et expérimenter depuis toujours. Du coup je mets les mains à la pâte en faisant des collages, de la photographie, du graphisme, etc. J’adore ça. Par exemple, cette pochette d’Acid Fountain est un mélange de collage, peinture, photographie et sculpture…

10257755_762195590469037_1106641104259510075_nEn parlant d’autodidactisme, tu as tout appris tout seul en musique?

Oui. J’ai appris tout seul, en écoutant beaucoup de musique et en essayant de la reproduire (à la batterie, mon premier instrument) dans un premier temps. Mais surtout, j’ai appris avec les autres: en jouant avec plein de musiciens, en improvisant. Être à l’écoute de l’autre est quelque chose de primordial pour un musicien. Il faut savoir s’adapter au jeu des autres. Je ne joue pas de la même manière avec tous les musiciens. Il y a eu des périodes où j’ai regretté de ne pas avoir eu de prof de musique. Mais ceci m’a donné une grande liberté et une approche assez intuitive de la musique.

Du coup, tu n’as pas de notions en solfège?

Je n’ai jamais appris le solfège. Je joue avec de superbes musiciens de jazz maintenant. Et c’est très drôle car ils m’ont appris pas mal de termes et de concepts, sinon on ne peut pas communiquer. Moi je les admire énormément par leur dextérité, leur technicité, leur savoir…Et eux admirent mon approche naïve et intuitive qui me permet de faire des choses qu’ils n’oseraient jamais faire, car « ça ne se fait pas ». En tout cas ils sont suffisamment ouverts d’esprit pour jouer avec moi. Je pense que c’est génial d’arriver à se mélanger et se « tolérer ». Finalement il y a un mélangé d’intuition et de logique qui, parfois, aboutit à des résultats surprenants.

Qu’est ce que tu envisages pour la suite, quels sont tes intentions pour l’avenir, que ça soit en rapport avec Hylé ou tes projets associés?

J’envisage de sortir énormément de disques chez Hylé Tapes: l’année 2015 est déjà full. Entre janvier 2015 et février 2015 j’ai sorti 4 disques…je pense que je vais essayer de garder ce rythme très soutenu. Je vais avoir pas mal de concerts avec mes différents projets musicaux. Et j’aimerais mettre un pied dans les galeries d’art avec des artistes d’Hylé Tapes et avec mon projet Acid Fountain. J’ai des idées d’installations sonores et visuelles que je suis en train de préparer avec mon ami Jean Ray.

 – Je te remercie infiniment Richard, c’était vraiment instructif!

C’était compliqué de trouver un moment pour cette interview mais je suis très heureux. Merci à toi et à curious world.!

⚡ Liens qui font du bien ⚡

Bandcamp Hylé Tapes | Page Facebook Hylé Tapes | Soundcloud Acid Fountain | Facebook Acid Fountain

Ben’

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