Timbuktu (Film, 2015)

Affiche_TIMBUKTU_HDRécompensé à sept reprises lors de la 40ème Cérémonie des Césars et nominé aux grands Oscars, le prodige Timbuktu ne pouvait échapper à l’œil de lynx de l’équipe de rédaction curious world...

Avant tout il faut comprendre que ce film est une métaphore de la tour de Babel et qu’au sein de cette métaphore réside l’essentiel du discours cinématographique de Sissako.
Dans ce village, improbable mélange de culture, d’origines et de langues, des êtres humains fondamentalement identiques, mais en fait aussi éloignés que possible les uns des autres, tentent de vivre ensemble. On retrouve pêle-mêle une kyrielle de gens tous déracinés et probablement parmi tous, seul le nomade du désert et sa famille pourraient prétendre être chez eux, tous les autres ne sont pas d’ici et ne sont, finalement, de nulle part, comme cet ancien chanteur de rap français reconverti au Jihad par la frustration et le manque de reconnaissance, ou ce danseur cubain de génie en manque d’amour et accompagné d’une pythie vaudou rendue folle par la destruction d’une catastrophe naturelle.
Peu d’entre eux parlent la même langue et la parole est donc souvent échangée au travers d’un autre. Tous les discours, toutes les relations humaines se déroulent alors à travers des interprètes. Cette métaphore prend une dimension extraordinaire lorsqu’on la rapproche de celle de la religion comme étant l’interprétation de la parole de Dieu. Dans toutes les religions la parole du ou des dieux est interprétée par les hommes et, immanquablement, cette interprétation transforme le contenu et la forme du discours en empruntant la voix et les pensées, le mécanisme intellectuel, de l’interprète. Alors commence la grande incompréhension de la tour de Babel.

Synopsis

Non loin de Tombouctou tombée sous le joug des extrémistes religieux, Kidane  mène une vie simple et paisible dans les dunes, entouré de sa femme Satima, sa fille Toya et de Issan, son petit berger âgé de 12 ans. En ville, les habitants subissent, impuissants, le régime de terreur des djihadistes qui ont pris en otage leur foi. Fini la musique et les rires, les cigarettes et même le football… Les femmes sont devenues des ombres qui tentent de résister avec dignité. Des tribunaux improvisés rendent chaque jour leurs sentences absurdes et tragiques. Kidane et les siens semblent un temps épargnés par le chaos de Tombouctou. Mais leur destin bascule le jour où Kidane tue accidentellement Amadou le pêcheur qui s’en est pris à GPS, sa vache préférée. Il doit alors faire face aux nouvelles lois de ces occupants venus d’ailleurs…

Sissako nous montre alors que les hommes se déchirent dans cette incompréhension. Ils n’arrivent plus à entrer en contact .
Cela ne survient plus que dans les émotions les plus profondes et les plus primitives comme la peur, l’amour, la douleur ou la compassion d’un père envers un autre (poignante confession d’amour de Kidane condamné à mort et qui pleure pour sa fille qu’il ne reverra plus, confession qui seule parvient au cœur de son juge, père comme lui). En dehors de ces moments, l’incompréhension est totale. L’incompréhension est même (surtout) présente lorsque, bien que parlant la même langue et partageant la même foi, l’imam et le chef du djihad sont incapables de s’accorder sur le sens du texte sacré. Ou encore, bien que parlant la même langue et partageant les mêmes peurs et angoisses de l’occupation islamiste le berger et le pêcheur s’entretuent à propos d’une malheureuse histoire de fil de pêche déchiré et de vache tuée, incapables de se parler, tout simplement.

Le film atteint le statut de chef-d’œuvre lorsque qu’il montre la réalité de ce décalage total sous la forme d’un incroyable théâtre d’ombres chinoises. Il parvient alors, malgré l’horreur de la situation, à nous faire sourire du spectacle ridicule et caricatural de l’interprétation de la parole de Dieu appliquée au quotidien des hommes.
Comment ne pas rire, en effet, devant la procession de ces soldats avec leur kalachnikov, esquissant la nuit des pas de deux dans un parfait silence à la recherche de l’origine d’une musique (interdite, bien sûr) et qui ainsi écoutent en silence cette même musique qu’ils sont censés faire taire?
Comment ne pas être émerveillé par le ballet fantasmagorique de ces jeunes gens jouant au football (interdit lui aussi, bien sûr) sans aucun ballon, mimant avec une grâce extrême des passes et des tirs au but victorieux?
Comment ne pas être touché, attristé, quoi que parfois attendri malgré tout, par ses jihadistes français convertis capables aussi bien de l’horreur d’assassiner une femme sans défense ou de lapider un couple enterré dans le sable jusqu’au cou que de discuter avec passion comme des gosses de la coupe du monde de 1998 alors même que leur chef proscrit le football comme une perversion impie des infidèles?
Ou encore de ce même chanteur de rap, incapable de dire à la caméra que la musique l’a fourvoyé dans le péché et qui ne peut qu’avouer quand on lui demande pourquoi il n’arrive pas à le dire que c’est tout simplement parce qu’ il n’y croit pas?
Ou enfin par cet interprète profondément honnête declarant à son chef djihadiste qu’il n’a pas besoin de se cacher de lui et des autres ou de lui mentir pour aller fumer (interdit également, cela va sans dire) parce que tout le monde sait bien, tout chef qu’il est, qu’il fume en cachette et que vraiment ça n’est pas bien grave.


Je vous le dis en toute sincérité: ce film est un chef-d’œuvre absolu.
Mais je dois aussi être sincère à propos du fait que j’y suis allé à reculons, effrayé à l’idée d’être confronté encore à la barbarie de ce conflit religieux sans fin et sans logique; mais il faut parfois surmonter ses réticences.
Aller voir ce film permet enfin de comprendre que le seul problème avec Dieu, c’est qu’on ne parle qu’avec ses interprètes.

Note globale: 5/5.

Pascal

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