Cinquante Nuances de Grey (Film, 2015)

371396AVERTISSEMENT: Cet article a été coécrit, dans un soucis de parité, simultanément par un homme et une femme.

Cinquante Nuances de Grey, la saga phénomène romantico-érotique dépeinte par E.L James vendue à près d’une centaine de millions d’exemplaires à travers le monde débarque au cinéma en cette nouvelle année 2015, soit seulement trois ans après sa parution en librairie. Avant même son arrivée dans les salles, cette adaptation a sans doute réussi à faire un encore plus grand tapage que l’œuvre dont elle est inspirée, sa simple bande-annonce atteignant à l’heure actuelle les 60 millions de vues.

Aujourd’hui lorsqu’on évoque Cinquante Nuances de Grey, s’ouvre toujours une discussion interminable entre ceux dont la curiosité a été piquée, ceux dont la passion fut immédiate et ceux dont l’écœurement fut sans appel. Comme s’il s’agissait d’un débat sociétal, cette nouvelle adaptation fait partie des films dont on ne peut parler sans déchaîner les foules; un tabou pour certains, un leitmotiv pour d’autres. Pourtant, le projet du roman et son auteur reviennent de loin: à l’origine issu d’une fan-fiction basé sur l’univers Twilight, la réception des premières ébauches de l’histoire, postées sur internet, n’ont apparemment pas plu à la majorité des autres fans de la saga vampirique. E.L. James, née Erika Leonard décida par la suite de fonder sa propre fiction pour finalement publier le premier tome Fifty Shades Of Grey aux Éditions Vintage Books, en avril 2012. L’œuvre connaît un succès immédiat puisque c’est près de 40 millions d’exemplaires qui sont écoulés aux États-Unis, dès le premier trimestre de cette même année. Refuge secret pour les uns, moyen de projeter des pulsions parfois inavouées pour d’autres, l’œuvre érotique a toujours su attirer hommes comme femmes de par sa nature subtile et équivoque. Fifty Shades of Grey est un livre écrit par une femme pour des femmes. Classé dans la catégorie romans érotiques des librairies, la pudeur a retenu bien des personnes à s’y aventurer. C’est ainsi que son succès s’est d’abord construit grâce au phénomène du bouche à oreille: telle une private joke for women, un seul et même exemplaire pouvait se retrouver baladé d’un table de nuit à une autre, toujours bien caché dans le tiroir lorsqu’on recevait du monde. Puis le nombre de vente s’est accru, parce c’était « toujours bon d’avoir le sien à la maison ». De fil en aiguille, le livre est passé d’un rayon peu visité à celui des meilleures ventes, favorisant son achat décomplexé, comme une trainée de poudre.

 

Résumé

L’histoire d’une romance passionnelle, et sexuelle, entre un jeune homme riche amateur de femmes, et une étudiante vierge de 22 ans.

D’une fiction romanesque à la vision féminine, nous sommes passés à une hyper-production hollywodienne, qu’en est-il ressorti?

Autant être clair, Cinquante Nuances de Grey n’est, selon nous, pas un mauvais film. Il serait d’ailleurs plus juste de dire qu’il s’agit d’une bonne adaptation. Tout d’abord, la chronologie du livre est entièrement respectée, ce qui n’est pas chose commune dans la plupart des transpositions d’un roman au cinéma: les principaux événements se succèdent tels qu’ils ont été décrits par E.L.James en véhiculant par là-même sa logique narrative. Ajoutons à cela, la reprise de certains dialogues, mots pour mots; de nombreuses phrases devenues cultes dans le livre sont ici incarnées avec, pour la majeur partie d’entre elles, de la justesse, allant jusqu’à leur ajouter des consonances imperceptibles à la lecture. La réalisation des décors et le choix des lieux de tournage sont une autre réussite de la recréation cinématographique de l’œuvre. En effet, certains endroits comme la fondation Grey, l’appartement ou la fameuse chambre rouge de la douleur sont reproduits à l’identique, fidèle à ce que les fines descriptions de l’auteur suggèrent.

L’adaptation diverge (no pown intended) aussi du support original par certains aspects, le rendant supérieur à quelques égards et davantage universel. L’ajout d’humour non suggéré à la base est chaleureusement accueilli au sein de salles parfois trop tendues. Celui-ci donne au film un certain équilibre, le rendant plus lisse et plus léger à la fois. La narration du livre étant à la première personne, il favorisait l’identification des lectrices au personnage d’Anastasia, leur livrant toutes ses pensées les plus profondes. Le travail de Sam-Taylor Johnson et de son équipe de scénaristes fut donc d’objectiver le récit, lui permettant ainsi de ne plus se limiter à la seule cible féminine. Privés des songes d’Ana, les spectateurs peuvent alors se plonger dans le fort intérieur des deux personnages clés de l’histoire, de manière égale. Par cet intelligent renversement, nous sommes ainsi exemptés de la vision purement singulière de l’héroïne, nous donnant à voir plus,  octroyant une complexité émotionnelle supérieure à celle de l’œuvre d’origine.

La mise en scène, chose se résumant à la simple description dans le roman, doit être crée de toute pièce, laissant libre court à la créativité du cinéaste, des directeurs photographiques et des cadreurs. Ici plusieurs effets sont crées: la première scène du film vise à donner de l’importance et de la prestance à l’énigmatique personnage de Christian Grey. En ne le nommant pas, en ne l’entendant dire mot, en ne voyant jamais son visage, une sorte de mystère se crée autour de cette figure : on filme ses accessoires, les pièces de son costume, son habillage, son jogging et son quotidien; on lui donne une réalité sans pour autant lui donner une identité et ce n’est que lorsqu’il rencontre Anastasia Steele qu’il se dévoile enfin. Un deuxième point mérite d’être évoqué et il constitue à lui seul un débat plutôt musclé: la présentation des scènes érotiques se trouve entre la suggestion subtile (aucune partie génitale n’est visible) et le soft-porn soigné. Bien que le torse, les fesses et la poitrine des deux protagonistes soient filmés sans compromis, chacun des actes sexuels prennent une forme plus artistique qu’exhibitionniste. La pratique sadomasochiste y est également dépeinte avec lucidité tout en gardant un caractère d’ouverture face à un public aussi large. Le but étant davantage de traiter de la différence, et par extension de la perversion en général, au sein d’un couple à peine naissant. On voit des actes SM de petite envergure tantôt filmés avec subtilité, tantôt avec sensualité, mettant plus l’accent sur la mise en scène de la pratique elle-même et non sur sa réelle finalité. Un troisième choix scénique vient enrichir les élans dramatiques du récit: celui de la mise en scène théâtrale. De nature plus contemporaine que classique, celle-ci vient s’immiscer à plusieurs reprises lorsque la tension devient palpable. On assiste alors à des moments pesants où le silence et le doute s’installent, les personnages restant immobiles, tantôt debout, tantôt allongés, se regardant dans les yeux ou s’évitant du regard, le jeu de focus de la caméra ajoutant de la profondeur à la situation.

Le casting pouvait rendre quelque peu dubitatif du fait de la nature des rôles eux-même: toute femme ayant lu Cinquante Nuances de Grey pourra déclarer qu’elle possédait sa propre image du personnage de Christian Grey, quant à celui d’Anastasia, sa profonde intériorité et subjectivité délivrées dans le roman rendaient difficile d’en entrevoir une incarnation physique nette et précise. Dakota Johnson a été pressentie pour le rôle féminin bien avant que le rôle masculin officiel ne soit retenu. Il faut dire que cette dernière est issue d’une « haute lignée »: fille de l’acteur Don Johnson et de l’actrice Melanie Griffith et petite fille de la mythique Tippi Hedren (rien que ça!), elle a déjà tourné avec de grands réalisateurs comme David Fincher ou Phil Lord & Chris Miller. Quant au rôle de Christian Grey, c’est finalement le mannequin irlandais Jamie Dornan qui en hérite, après dix ans de mannequinat, des apparitions cinématographique succinctes (il est le Comte de Fersen dans Marie-Antoinette de Sofia Coppola) et plusieurs rôles dans des séries télévisées. Deux narcisses donc, mais qu’en est-il de leur prestation?

Certains reprocheraient à Dakota Johnson un jeu quelque peu superficiel: il est vrai qu’elle a l’air un peu gourde, maladroite et sans personnalité; mais il s’agit du personnage d’Ana, autrement dit une jeune étudiante en lettres assez pommée. On s’aperçoit rapidement que le rôle lui va parfaitement: elle évolue dans son interprétation à la même allure que le personnage se déroule, sa jeune carrière donnant corps à une jeune femme naturellement fragile et peu sûre d’elle se découvrant petit à petit un véritable talent caché; de fait, elle arrive à paraître crédible dans ses émotions et ses dilemmes. James Dornan s’en sort plutôt bien, tant dans sa façon d’être imperceptible et insaisissable que dans sa manière de laisser entrevoir ses faiblesses. Son tiraillement entre les pulsions destructrices du personnage et son amour naissant s’avère assez bien retranscrit, ce qui n’était pas gagné. On attend tout de même plus de l’acteur sur les deux prochains volets quant à son investissement dramatique et son jeu, bien que pour l’instant il ait l’excuse de jouer un personnage se dévoilant à peine. Leur relation laisse dubitatif aux premiers abords mais semble se révéler lors des scènes sensuelles et érotiques, faisant de leur alchimie une recette qui fonctionne. Le passage d’un simple flirt entre deux jeunes adultes, où certaines scènes et répliques nous paraissent alors bateau et mièvres, à une véritable problématique relationnelle est fidèlement assumé par les acteurs, capables de s’adapter aux soubresauts et imprévus du scénario sans paraître ridicules. En somme, à la manière dont Daniel Radcliffe a sut donner plus de profondeur à son rôle d’adolescent perturbé aux cheveux en bataille, certaines facettes creuses des personnages du roman ont forcées les acteurs de Fifty Shades Of Grey à s’investir davantage, comme s’il s’agissait d’un rôle à composer, du moins en partie. Mauvais point pour les acteurs secondaires, tous assez plats et pas toujours conformes à l’image que l’on se faisait d’eux mais il semble que le roman lui-même les voulaient tels quels. Encore une fois, on espère du prochain film qu’il soit en mesure de réparer ce manquement.

La véritable réussite de Cinquante Nuances de Grey consiste, en vérité, à traiter d’un sujet complexe et subtile au travers d’une grande production américaine aux allures de comédie romantique et érotique. Lorsqu’on prend la peine de lire entre les lignes, force est de constater que l’apparente passion amoureuse vécues entre les deux acteurs ainsi que leurs ébats sexuels (simulés, cela va sans dire) ne sont pas ce que l’on doit considérer comme les réels intérêts du film, exception faite pour, je cite, les « petites pucelles pré-pubères en manque ». De toute cette spirale événementielle et économique, il faut en retirer une véritable réflexion sur la question du désir et de la relation amoureuse dans le cadre sadomasochiste. D’aucun diront que ces problématiques ont d’ores et déjà été évoquées, et ce, avec bien plus d’habileté, mais cela ne serait que cracher dans une soupe pas aussi mauvaise qu’on veuille bien le croire.

Nous avons évoqués de nombreux points intéressants autour du film mais on pourrait les résumer par les simples notions d’accessibilité et d’universalité. Le style cinématographique ici employé pour traiter de pareils sujets permet d’irradier un plan grand nombre sans pour autant porter la lourdeur et la dureté des productions déjà existantes. Il serait lucide d’en conclure que c’était là la volonté d’Erika Leonard: évoquer des questions essentielles autour du lien amoureux dans une forme publiquement digeste et accessible ou, autrement dit, être un mouton noir se peignant en blanc pour discrètement rentrer dans le troupeau et ainsi y bousculer ses congénères.

Il nous semble judicieux de fermer l’argumentation présente par un réel hommage à la bande son du film à l’intérieur de laquelle deux pans sont à traiter. D’une part celui de la sélection de musiques appartenant à des tiers et d’autre part celui des créations originales. Aux commandes de ces dernières, le légendaire Danny Elfman à la production éclectique; on le savait capable de se consacrer au monde girly lorsqu’il composa le thème de la série Desperate Housewives mais aussi très tourné vers les love stories lorsqu’il nous offrait de magnifiques partitions comme celles du premier Spider-man. On le retrouve donc avec plaisir sur de nouvelles productions plutôt modestes mais efficaces. Pour ce qui est de la sélection musique du reste de l’OST, un seul mot nous vient à l’esprit: WOW. Des jeunes producers The Weeknd et Ellie Goulding (tous deux découverts sur Majestic Casual) aux grands classiques rock (Frank Sinatra et les Rolling Stones, sur lesquelles Dakota Johson se déhanche magistralement), en passant par les grands classiques Pop & RNB revisités (Beyoncé, Sia), il y en a pour tous les goûts. L’ensemble donnant une impression de fraîcheur et des étoiles dans les yeux, tel un éventail varié de jeunesse et de sensualité. À jouer d’urgence pendant vos folles parties de jambes en l’air.

Pari réussi d’une adaptation fidèle et valorisante. Note globale: 3,5/5.

Alyce & Ben’

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