Gone Girl (Film, 2014)

 

Gone Girl de David Fincher

Mettons les choses au clair tout de suite; le film dont je vais vous parler aujourd’hui est différent. Le film dont je vais vous parler aujourd’hui va plus loin que les autres et il ne peut être comparé. En vérité, il a été capable de me prouver que le suspens et l’angoisse ne sont pas morts avec Hitchcock comme je me plaisais parfois à le croire. Je serais honnête avec vous, je ne suis pas un féru de thriller. En conséquence, je ne peux en parler qu’avec une connaissance relativement limité. Depuis l’époque du maître du suspens, les thrillers que j’ai pu voir ne m’ont pas tous convaincu: trop de gore et d’hémoglobine pour pas grand chose en retour. Au point que beaucoup d’entre-eux ont été condamnés à sombrer dans la catégorie Horreur, catégorie qui peut aussi bien contenir le pire que le meilleur.

Le fait est que Gone Girl change purement et simplement les règles du thriller tel qu’on le connaît aujourd’hui et réalise des prouesses tant en rebondissements qu’en détails scénaristiques et scéniques. Vendu comme un thriller psychologique, le nouveau bébé de David Fincher personnalise son propre genre tout en le révolutionnant à sa façon; et il a la capacité de frapper là où ça fait mal.

Synopsis

A l’occasion de son cinquième anniversaire de mariage, Nick Dunne signale la disparition de sa femme, Amy. Sous la pression de la police et l’affolement des médias, l’image du couple modèle commence à s’effriter. Très vite, les mensonges de Nick et son étrange comportement amènent tout le monde à se poser la même question : a-t-il tué sa femme ?

Ce synopsis, de même que la première bande-annonce du film, ne promettaient pourtant pas la lune. Une femme disparue, son mari soupçonné, la présomption d’un crime mal déguisé; tout ça on connaît. Et l’histoire pourrait s’arrêter là, le film devenant d’un banal au possible. Mais il s’avère que cette même bande-annonce donne quelques indices aux plus avertis et que cette affaire de disparition ne se trouverait être qu’un simple élément d’un puzzle bien plus complexe. Ce puzzle, c’est un scénario en béton armé proposé pas Gillian Flynn et pour cause, elle est l’auteur du roman adapté par Fincher: Les Apparences (Gone Girl).

Alors résumons: on a d’un côté une intrigue simple, quasi bateau et de l’autre un réalisateur passé maître du genre (Seven, Fight Club, Zodiac) accompagné de l’auteur du livre original comme scénariste. Et si on passait tout ça au mixeur?

031900Le premier élément clé d’un bon thriller, c’est pour moi une ambiance hors du commun. Lorsqu’on se remémore le travail de Fincher sur Seven, on ne peut passer à côté de cette angoisse ambiante parfaitement maîtrisée, grandissant à mesure que l’enquête approche à son terme. Gone Girl lui, dépasse les limites: il ne s’encombre pas d’une simple trame progressive, allant d’une situation douteuse à un bain de sang; il plante l’angoisse dès les premières images, l’installant immuablement par ces mots: « What have we done to each other? » ou bien: Qu’est ce que nous nous sommes fait l’un à l’autre? – ndlr. Car c’est de cela dont il s’agit, se faire quelque chose, se marquer mutuellement, pour le reste de l’existence.

À cet angoissant air ambiant s’ajoute un enchevêtrement d’atmosphères toutes poussées à leur paroxysme. On voit tour à tour s’installer des scènes policières, se succédant avec des expositions comiques ou romantiques. On assiste à d’autres, empreintes d’érotisme et de sexualité ou d’autres encore évoquant une satire des travers de la société ou des travers des individus eux-même. Cette variété dans les teintes contribue à l’ambiance très riche qui continue de vous marquer et de vous faire quelque chose, bien après la séance.

L’intériorité et la subjectivité, voilà une autre force de Gone Girl: chaque personnage principal est intériorisé et creusé avec pertinence, nous donnant à voir leurs intimes convictions et leur propre version des faits. Incarné par Ben Affleck, Nick Dunne est un homme banal auquel il arrive une histoire qui le dépasse, son physique et sa carrure donnant matière à un personnage qui se voudrait creux et simplet. Son interprétation est riche et réaliste: les événements le malmène tout autant qu’ils le révèlent, au point de le rendre lui-même étrange et clivé. Son attitude et son jeu justifient l’évolution d’un homme qui recherche un idéal qu’il ne soupçonnait pas capable de le submerger. Rosamund Pike quant à elle, interprète Amy; l’Epatante Amy aux riches parents psychologues, auteurs d’une série de livre où ils réduisent leur fille à une figure de perfection, en même temps de gagner beaucoup d’argent. Dans les apparences, elle paraît être véritablement cette image parfaite dont Nick tombera amoureux; jusqu’à ce que le mariage révèle à chacun leur vrai nature et semble progressivement fissurer le couple. Sa façon d’être une femme à mille et une facettes la rend délicieusement démoniaque, livrant une performance d’acting pour le moins bluffante.

Ben Affleck & Rosamund Pike (Gone Girl, 2014)Une troisième subjectivité prend de l’ampleur tout au long du film: celle des médias et plus largement de la société. Une subtile mise en abîme permet, au travers d’écrans de télévision filmés, de constater à quel point le filtre médiatique et la pression des journalistes peuvent influencer une telle affaire en délivrant des messages tantôt mensongers, tantôt contradictoires. On arrive par là même à percevoir le couple et son histoire au travers des yeux de l’américain tout-venant, allumant sa télévision sur le journal du soir.

Paradoxalement, c’est la subjectivité de chacun qui nous permet, petit à petit, d’accéder à la réalité objective du scénario. Même les mensonges et les faux-semblants prennent une signification et ce n’est que lorsqu’on recolle les morceaux et que l’on prend en compte tous les paramètres personnels qu’on accède au véritable sens de ce qui est en jeu, dépassant les apparences.

⚡⚡⚡⚡⚡⚡⚡⚡⚡

Je parlais du suspens, et il y a de quoi. À la manière d’un bon Psychose, le film dépasse son propre scénario, rendant son intrigue première quasi secondaire, complexifiant chaque fois une situation d’ores et déjà ahurissante. On peut être persuadé de faits réels et voir tout basculer après une heure de film. Fincher pouvait se contenter d’une simple histoire de disparition, qu’il aurait habillé de son talent et de sa finesse; mais ça ne lui suffisait pas. Alors que beaucoup de réalisateurs se contentent d’un rebondissement final ou d’un dénouement surprenant, on a droit ici à des prises de risques énormes qui, mal négociées, auraient pu faire perdre tout attrait au film; il n’en est rien. Vous êtes juste secoué dans tous les sens, happé par la tension omniprésente et c’est brillant, tellement brillant que l’on en revient pas indemne.

À l’instar du design des affiches, on retrouve cet aspect bleuté et filtré avec parfois ce ton quasi-sépia à la super 8, accompagné de son grain particulier. La photographie du film, quant à elle, relève d’une certaine justesse: très peu d’effets et beaucoup de plans larges. On se plaît à voir les personnages en entier et non seulement leur buste ou leur visage, Fincher assumant ainsi pleinement l’identité de ses acteurs et leur corporalité. Le montage est également pertinent, les scènes se succèdent pour former une narration savamment décousue et morcelée qui nous égare dans les méandres de l’intrigue en même temps de nous délivrer chaque détail clé du puzzle.

Bande Originale de Trent Reznor & Atticus RossMes collègues rédacteurs ont parfois trop tendance à négliger l’ambiance sonore et musicale, ce qui m’amène à évoquer le dernier élément capital: la bande son. Sa prise en compte dépend beaucoup de la sensibilité personnelle de chacun et pour ma part, celle de Gone Girl m’a scotché sur place. Elle est l’un des plus bels atouts du décor global: tantôt douces et veloutées, tantôt stridentes et indescriptibles, les notes des guitares et des claviers de Trent Reznor (fondateur de Nine Inch Nails) & Atticus Ross m’ont retourné le bide plus d’une fois. Et de fait, ces derniers n’en sont pas à leur première brillante collaboration (The Social Network, Millénium). La plus grande richesse de cette bande originale, c’est ce que l’on retrouve dans l’essence même du film: l’hétérogénéité, allant de ballades légères dignes d’Arcade Fire (cf. Bande originale de Her) à des saturations et autres explosions sonores au comble de l’effroi. Un achat aussi indispensable que le futur Blu-ray du film, en somme.

Gone Girl est un film à part. L’histoire ne débute pas sur la rencontre d’un couple, de même qu’elle ne commence pas sur un constat optimiste de l’amour et du lien pour finalement basculer vers un noir complet. Tout se trouve dans la nuance, dans la prise en compte de chaque parcelle d’un scénario riche et complexe. En même temps qu’est lancée la question de l’engagement et de la liaison, celles de la passion et de la destruction sont apposées. Et quelle pire angoisse que celle de la destruction de soi et de l’autre? L’ambivalence règne, l’amour et la haine, la perfection et le chaos. Toutes ces dualités sont le cœur même du long-métrage: le paradoxe, l’ambiguïté constante dans la relation et le social.

 En voilà un qui a fait très mal: 5/5.

Ben’

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2 réflexions sur “Gone Girl (Film, 2014)

  1. Cette critique a le mérite d’être claire, objective et sensée. Il y a de nombreux points sur lesquels j’ai hoché la tête et acquiescé. Bien plus qu’une ambiance, l’habillage visuel et sonore orne l’ensemble du film. David Fincher, comme il a l’habitude de la faire, nous a plongé dans un univers particulier et a su faire découler d’un scénario au premier abord banal une intrigue surprenante et envoutante ! A mi chemin entre Zodiac et Seven, Gone Girl est un chef d’oeuvre qui malgré ses 2h de film ne présente aucune longueur et joue de rebondissements plus surprenants les uns que les autres.
    J’ai lu que certaines communautés avaient catégorisé cette oeuvre comme un film poussant à l’anti-féminisme, il n’en n’est rien ! Pour une fois, le personnage masculin fort du film se retrouve piégé dans les mailles d’une femme -une écrivaine- malicieuse et doué pour se jouer de tout le monde! Grandiose! Et ça faisait longtemps que je n’avais pas dis cela d’un film vu en salle. Il sera à coup sur dans ma dvdthèque.

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